Calendrier des 13 lunes : un retour au naturel ou un mythe moderne ?

Depuis quelques années, le calendrier à 13 lunes est devenu une référence presque incontournable dans certains milieux spirituels et alternatifs. Il est présenté comme un retour à un temps oublié, plus naturel, plus organique, plus respectueux des cycles du vivant — un temps qui serait enfin en accord avec le corps, la Terre et les rythmes fondamentaux de la nature. À travers lui, beaucoup espèrent retrouver une forme de cohérence perdue, une respiration, une manière plus douce d’habiter le quotidien.

Face au calendrier actuel à 12 mois — souvent accusé d’être artificiel, rigide et déconnecté de la nature — le calendrier lunaire apparaît alors comme une alternative évidente, presque salvatrice. Il est investi d’une promesse forte : celle de réparer une rupture supposée entre l’humain et le vivant, entre le temps mesuré et le temps vécu.

Mais cette évidence mérite d’être interrogée.

Car derrière l’opposition séduisante entre un temps « naturel » et un temps « artificiel » se cache souvent un récit simplifié, rassurant, parfois idéalisé. Un récit qui oppose passé et modernité, nature et culture, harmonie et contrainte, sans toujours prendre le temps d’en examiner les fondements. Et si le débat entre 12 mois et 13 lunes n’était pas le véritable sujet ? Et si la question du temps était moins une affaire de découpage que de relation intérieure, de présence, et de manière d’habiter les cycles plutôt que de les suivre ?

Le récit dominant : un temps artificiel contre un temps naturel

Le calendrier grégorien : pourquoi a-t-il été créé ?

Le calendrier que nous utilisons aujourd’hui, dit grégorien, est mis en place en 1582, sous le pape Grégoire XIII. Son objectif n’est pas idéologique, mais astronomique et religieux : corriger les dérives du calendrier julien afin de faire coïncider plus précisément l’année civile avec l’année solaire, et surtout avec la date de Pâques.

Ce calendrier repose sur le cycle du Soleil. Il introduit les années bissextiles, ajuste les mois, et cherche avant tout la stabilité. Il n’a jamais prétendu suivre la Lune. Son rôle est d’organiser la vie collective, administrative, agricole, puis économique.

Le problème n’est donc pas tant le calendrier grégorien lui-même que l’usage que nous faisons du temps : un temps fragmenté, accéléré, rempli, rarement habité.

Le calendrier à 13 lunes comme promesse de reconnexion

Face à ce temps devenu contraignant, le calendrier à 13 lunes apparaît comme une alternative presque salvatrice. Il proposerait un retour aux cycles naturels, une vision circulaire du temps, une réconciliation avec le vivant.

Mais cette promesse repose souvent sur une idée implicite : qu’il existerait autrefois un calendrier universel, lunaire, harmonieux, que l’humanité aurait abandonné. Or, l’histoire raconte autre chose.

Les calendriers anciens : diversité des formes et profondeur symbolique

Avant d’être des outils de mesure, les calendriers anciens étaient des langages symboliques. Ils ne servaient pas seulement à compter les jours, mais à donner du sens au temps. Comme l’ont montré les historiens des religions, notamment Mircea Eliade, le temps n’était jamais neutre dans les sociétés traditionnelles : il était structuré, ritualisé, séparé en temps profane et temps sacré.

Chaque civilisation a ainsi cherché à traduire sa vision du monde dans une organisation temporelle cohérente avec ses croyances, son environnement et ses rites. Contrairement à une idée largement répandue aujourd’hui, il n’existe pas de « calendrier originel » universel. Il existe en revanche une multiplicité de systèmes, tous imparfaits, tous ajustés, mais porteurs d’une sagesse profonde : celle d’un temps vécu, symbolisé, incarné.

1. Le calendrier égyptien : l’ordre cosmique incarné dans le temps

Le calendrier de l’Égypte ancienne est souvent présenté comme l’un des plus structurés de l’Antiquité. Les travaux de référence de l’égyptologue Richard A. Parker montrent qu’il reposait sur une année solaire de 365 jours : douze mois de trente jours, auxquels s’ajoutaient cinq jours épagomènes, placés hors du temps ordinaire.

Ces cinq jours n’étaient pas de simples ajustements techniques. Ils étaient investis d’une forte valeur mythologique, associés à la naissance de grandes divinités. Autrement dit, le déséquilibre du calendrier devenait un espace sacré, un seuil entre les mondes.

Comme l’explique également Jan Assmann, le temps égyptien était pensé comme une expression de la Maât : l’ordre cosmique. Mais cet ordre n’était ni figé ni mathématiquement parfait. Il était vivant, fragile, nécessitant rites, vigilance et réajustements constants. Le calendrier n’était pas une vérité absolue, mais un support symbolique destiné à maintenir l’harmonie entre le ciel, la terre et l’humain.

C’est un point souvent oublié aujourd’hui : ce calendrier, pourtant très structuré, n’était jamais coupé du sacré. La sagesse égyptienne ne résidait pas dans la perfection mathématique, mais dans la capacité à relier le temps à une vision cosmique.

Plafond astronomique du tombeau de Senenmout (XVIIIe dynastie, vers 1479-1458 av. J.-C.), découvert à Thèbes, en Haute-Égypte ; fac-similé conservé au Metropolitan Museum of Art.

2. Le Tzolk’in : le calendrier sacré maya

Le Tzolk’in occupe une place centrale dans la conception maya du temps. Contrairement à une idée répandue, il ne s’agit ni d’un calendrier lunaire, ni d’un calendrier solaire, ni d’un ancêtre du calendrier à 13 lunes.

Le Tzolk’in est un calendrier sacré de 260 jours, utilisé à des fins rituelles et symboliques. Comme l’ont montré les spécialistes de la civilisation maya, notamment Anthony Aveni et Michael D. Coe, il ne servait pas à organiser l’année civile, mais à qualifier le temps, à lui donner une signification.

Une structure symbolique

Le Tzolk’in repose sur la combinaison de 13 nombres et de 20 signes de jours, formant une séquence de 260 jours. Cette structure ne correspond à aucun cycle naturel unique observable. Elle ne cherche pas à imiter la nature, mais à créer un langage du temps.

Le temps maya est ainsi qualitatif, non linéaire : chaque jour possède une tonalité propre. Comme le souligne Munro S. Edmonson, le Tzolk’in fonctionne comme une matrice symbolique permettant de situer l’humain dans un ordre cosmique plus vaste.

Une sagesse exigeante

Le Tzolk’in ne visait pas l’apaisement individuel ni l’alignement personnel au sens moderne. Il s’inscrivait dans un cadre collectif et rituel, parfois exigeant, destiné à relier l’humain au cosmos.

Il fonctionnait en complément d’autres calendriers mayas, notamment le calendrier solaire (Haab’). Le présenter comme un « calendrier naturel parfait » ou comme l’origine d’un calendrier à 13 lunes relève donc d’une simplification contemporaine.

Représentation cosmique du calendrier Tzolk'in - Codex de Madrid.

3. Le calendrier wicca et celte : le temps vécu à travers les seuils

Dans les traditions celtiques — et dans le calendrier wicca moderne qui s’en inspire — le temps n’est pas découpé en mois réguliers. Il est rythmé par des points de bascule : solstices, équinoxes et fêtes saisonnières.

Comme l’a montré l’historien Ronald Hutton, ces fêtes s’appuient sur des célébrations saisonnières attestées, mais le calendrier wicca tel qu’il est pratiqué aujourd’hui est une reconstruction moderne, assumée comme telle. Sa valeur n’est pas historique au sens strict, mais symbolique et rituelle.

Ici, le temps n’est pas expliqué, il est vécu. Les sabbats marquent des seuils, des passages, des changements d’énergie. La sagesse n’est ni cachée ni codifiée : elle repose sur l’observation, la présence, l’ancrage dans les saisons et les cycles de la nature.

Ce calendrier ne cherche pas la régularité parfaite, mais la justesse du moment. Il invite à reconnaître les transitions plutôt qu’à s’aligner sur un rythme abstrait.

Ce que ces calendriers anciens ont en commun

Ce que révèlent ces traditions, malgré leurs différences, est fondamental : la sagesse ancienne ne cherchait pas à figer le temps dans un système idéal. Elle cherchait à créer un dialogue entre l’humain, la nature et le cosmos.

Les calendriers anciens étaient des supports de sens, pas des solutions toutes faites. Ils n’éliminaient ni l’irrégularité ni l’incertitude. Ils les intégraient dans une vision plus large, souvent symbolique, parfois rituelle, toujours vivante.

C’est précisément cette profondeur que le débat contemporain autour du calendrier à 13 lunes tend à simplifier.

Le calendrier à 13 lunes : une construction moderne plus qu’un héritage ancien

Avant d’entrer dans les détails, une clarification s’impose.

Le calendrier à 13 lunes, tel qu’il est aujourd’hui largement diffusé — 13 périodes de 28 jours, soit 364 jours, auxquelles s’ajoute un « jour hors du temps » — n’est pas issu directement d’une tradition antique attestée. Il s’agit d’un système moderne, construit à partir de références anciennes réinterprétées.

Cela ne le rend ni absurde ni illégitime. Mais cela le rend situé, idéologiquement marqué, et donc non neutre.

Une confusion fréquente entre traditions anciennes et systèmes récents

Il est essentiel de distinguer deux réalités souvent amalgamées :

• l’observation ancienne des lunaisons
• le calendrier standardisé à 13 lunes de 28 jours

Les sociétés traditionnelles observaient la Lune, oui. Elles utilisaient parfois des mois lunaires, parfois des calendriers lunisolaires, parfois solaires. Mais aucune civilisation antique connue n’a utilisé un calendrier fixe de 13 mois égaux de 28 jours sur une base annuelle stable.

Les historiens de l’astronomie et du temps, comme Anthony Aveni, rappellent que les calendriers anciens étaient adaptatifs, constamment corrigés pour suivre tant bien que mal les décalages entre cycles lunaires et année solaire. La régularité parfaite n’était ni recherchée ni possible.

Le calendrier à 13 lunes, dans sa forme actuelle, est donc une reconstruction contemporaine du “temps sacré”, pensée pour répondre à un besoin moderne de cohérence, de lisibilité et d’harmonie symbolique.

D’où vient réellement le calendrier à 13 lunes moderne ?

La forme la plus répandue du calendrier à 13 lunes apparaît au XXᵉ siècle, principalement dans les années 1980–1990. Elle est largement popularisée par José Argüelles, notamment à travers son travail autour de ce qu’il a appelé la Loi du Temps.

Argüelles s’inspire :

• du calendrier rituel maya (Tzolk’in),
• de certaines traditions amérindiennes,
• d’une critique radicale du temps industriel moderne.

Cependant — et c’est un point crucial — ses travaux ne relèvent pas de la recherche historique ou archéologique académique. Les spécialistes de la civilisation maya, comme Michael D. Coe, ont explicitement souligné que les usages contemporains du calendrier à 13 lunes ne correspondent pas aux calendriers mayas attestés par les sources.

Nous sommes donc face à une création idéologique moderne, inspirée de symboles anciens, mais structurée selon une vision contemporaine du monde.

Le mythe de l’ancestralité comme argument d’autorité

L’un des ressorts les plus puissants du succès du calendrier à 13 lunes repose sur une idée implicite : « Avant, on vivait mieux, plus naturellement, plus en harmonie avec les cycles. »

Cette affirmation relève moins de l’histoire que de la nostalgie.

Les historiens des religions, notamment Mircea Eliade, ont montré que les sociétés traditionnelles ne vivaient pas dans un âge d’or harmonieux. Elles vivaient dans un monde instable, imprévisible, souvent dur, qu’elles tentaient de rendre intelligible par le mythe, le rite et le symbole.

Idéaliser le passé revient souvent à projeter nos aspirations contemporaines sur des sociétés qui ne partageaient ni nos problématiques ni nos cadres mentaux.

Le calendrier à 13 lunes porte une vision du monde spécifique : critique de la modernité, recherche d’harmonie, besoin de réenchantement. C’est respectable. Mais ce n’est pas un fait historique.

La nature n’est pas régulière (et c’est là que le récit se fissure)

Sur le plan strictement astronomique, un cycle lunaire dure en moyenne 29,53 jours. Cette durée varie légèrement d’un cycle à l’autre. Sur une année solaire, on observe environ 12,37 lunaisons.

Cela signifie une chose simple : la Lune ne se plie pas à un découpage annuel parfait.

Tous les calendriers lunaires ou lunisolaires anciens ont dû composer avec cette irrégularité : mois intercalaires, ajustements périodiques, corrections empiriques. Aucun système traditionnel n’a prétendu abolir cette tension.

Pourquoi un système trop parfait rassure

Le calendrier à 13 lunes propose une équation séduisante :

• 13 × 28 = ordre
• symétrie
• répétition parfaite
• lisibilité immédiate

Il offre une image d’une nature propre, régulière, compréhensible. Une nature qui rentre enfin dans un cadre clair.

Mais cette perfection est précisément ce qui doit interroger. Comme le rappellent les historiens des sciences et de la cosmologie, la nature réelle est irrégulière, fluctuante, excédentaire. Elle ne cherche pas l’équilibre parfait, mais le mouvement.

Le succès du calendrier à 13 lunes révèle alors moins une fidélité au vivant qu’un besoin humain de repères fixes, dans un monde perçu comme chaotique.

👉 Question clé : cherchons-nous la nature… ou une version rassurante d’elle ?

Ce que le calendrier à 13 lunes promet… et ce qu’il ne peut pas tenir

Le calendrier à 13 lunes séduit par les promesses qu’il porte implicitement. Il suggère un retour à un temps plus naturel, plus harmonieux, plus aligné avec les cycles du vivant. Il offre une structure claire, régulière, presque apaisante, dans un monde perçu comme fragmenté et chaotique.

Ce qu’il peut réellement offrir, c’est un changement de regard. Une invitation à ralentir. Une critique salutaire du temps productiviste. Un cadre symbolique permettant de remettre du sens là où le temps est souvent vécu comme une contrainte.

Mais ce qu’il ne peut pas tenir, c’est la promesse d’un retour à un âge d’or. Il ne restitue pas un calendrier ancien disparu. Il ne reproduit pas fidèlement les cycles naturels, qui restent irréguliers et mouvants. Et il ne transforme pas, à lui seul, notre rapport au temps.

Comme l’ont montré les historiens des religions et des cultures, le sacré ne naît pas d’un système parfait, mais de la manière dont le temps est vécu, ritualisé, habité. Changer de calendrier peut être un point de départ. Ce n’est jamais une solution en soi.

Changer de calendrier sans changer de conscience : une illusion de liberté

À ce stade, une question s’impose naturellement : que se passe-t-il réellement lorsque l’on change de calendrier ?

Très souvent, le changement de système est vécu comme une libération. Abandonner le calendrier grégorien au profit d’un calendrier à 13 lunes donne le sentiment de sortir d’un temps imposé, contraint, déshumanisé. Mais cette impression mérite d’être interrogée de près.

Car un calendrier, quel qu’il soit, reste un cadre. Et tout cadre structure notre rapport au temps, qu’on le veuille ou non.

Le calendrier comme système de normes (même spirituel)

Un calendrier ne se contente pas d’indiquer des dates. Il organise des attentes, hiérarchise des moments, crée des repères implicites : le bon moment pour agir, le bon moment pour se reposer, le bon moment pour transformer, célébrer, lâcher prise.

Le calendrier à 13 lunes n’échappe pas à cette logique. Il propose simplement d’autres normes, souvent plus subtiles, mais tout aussi structurantes : être dans la bonne lune, respecter le bon cycle, ne pas “rater” une énergie.

Le risque n’est pas tant le système lui-même que la relation que nous entretenons avec lui. Lorsque le cadre devient prescriptif, il cesse d’être un support et devient une injonction — même sous des formes douces, spirituelles ou symboliques.

Quand la spiritualité devient performative

Dans certains discours contemporains, le rapport au temps glisse insensiblement vers une forme de performance spirituelle. Il ne s’agit plus seulement de vivre les cycles, mais de les suivre correctement. D’être aligné. Synchronisé. À jour.

Ce phénomène n’est pas nouveau. Les historiens des religions, dont Mircea Eliade, ont montré que le sacré peut lui aussi devenir normatif lorsqu’il est coupé de l’expérience vécue. Le rite, à l’origine destiné à relier, peut se transformer en obligation lorsqu’il perd sa dimension intérieure.

Changer de calendrier sans interroger cette dynamique revient à déplacer le cadre, sans toucher à la structure profonde : celle d’un temps vécu comme extérieur à soi, qu’il faudrait suivre, maîtriser ou réussir.

Le vrai déplacement n’est pas temporel, mais intérieur

Les sociétés anciennes n’étaient pas plus libres parce qu’elles utilisaient d’autres calendriers. Elles vivaient dans des cadres temporels souvent très contraignants, mais elles avaient intégré une chose essentielle : le temps n’était pas séparé de l’expérience humaine.

Ce qui faisait la différence, ce n’était pas le nombre de mois, mais la présence aux moments vécus. Les fêtes, les rites, les passages avaient du poids parce qu’ils étaient incarnés, partagés, vécus collectivement ou intérieurement.

Autrement dit, la liberté ne vient pas d’un autre découpage du temps, mais d’un changement de posture face au temps.

Ce constat ouvre une perspective plus large : si aucun calendrier ne peut, à lui seul, transformer notre rapport au temps, alors où se joue réellement la possibilité d’un temps plus juste, plus vivant, plus habité ?

C’est ce que nous allons explorer dans la partie suivante, en quittant le terrain des systèmes pour revenir à l’essentiel : l’expérience du temps lui-même.

Pourquoi ce débat revient avec autant de force aujourd’hui

Si le calendrier à 13 lunes suscite autant d’intérêt aujourd’hui, ce n’est ni un hasard ni une simple mode spirituelle. Il s’inscrit dans un contexte plus large, marqué par une fatigue collective profonde et une remise en question de notre rapport au temps.

Cette résurgence du débat révèle moins un besoin de changer de calendrier qu’un besoin de repenser notre manière d’habiter le temps.

Fatigue collective et saturation mentale

Les signes sont désormais largement documentés : burn-out, surcharge cognitive, impression d’accélération permanente, difficulté à faire pause. Le temps est vécu comme un flux continu d’obligations, de notifications, d’objectifs à atteindre.

Dans ce contexte, le calendrier grégorien devient le symbole d’un temps subi, morcelé, orienté vers la performance. Non pas parce qu’il serait intrinsèquement oppressif, mais parce qu’il est devenu le support d’un mode de vie qui laisse peu de place à l’intégration, à la lenteur, au sens.

La perte de repères temporels n’est pas seulement organisationnelle. Elle est existentielle. Lorsque chaque jour ressemble au précédent, lorsque les saisons n’ont plus de relief vécu, le temps cesse d’être un espace d’expérience et devient une simple succession d’unités à gérer.

Le calendrier à 13 lunes comme refuge symbolique

Dans ce paysage saturé, le calendrier à 13 lunes apparaît comme un refuge symbolique. Il promet autre chose : un rythme plus lent, plus régulier, plus lisible. Il redonne une forme au temps, là où celui-ci semble s’être dissous dans l’urgence.

Le succès de ce modèle ne tient pas tant à sa précision historique qu’à ce qu’il représente :
un désir de lenteur, un besoin de sacré, la recherche d’un cadre alternatif pour redonner du sens à l’expérience quotidienne.

Ce n’est pas une erreur. C’est un symptôme.

Comme l’ont montré les historiens des religions, notamment Mircea Eliade, lorsque le sacré disparaît du temps vécu, il réapparaît ailleurs, sous d’autres formes. Le calendrier à 13 lunes répond à cette quête : il réintroduit du symbolique là où le temps semble vidé de sa profondeur.

Le faux débat du calendrier de 12 ou 13 mois

À force d’opposer calendriers solaire et lunaire, ancien et moderne, naturel et artificiel, on finit par manquer l’essentiel. Le véritable enjeu ne réside pas dans le nombre de mois, mais dans la manière dont nous vivons le temps au quotidien.

Ce que les calendriers ne peuvent pas faire à notre place

Aucun calendrier, aussi inspirant soit-il, ne peut être présent à notre place. Aucun système ne peut marquer les passages s’il n’est pas investi intérieurement. Aucun découpage du temps ne peut, à lui seul, donner du sens à l’expérience vécue.

Les calendriers peuvent indiquer des repères. Ils peuvent suggérer des rythmes. Mais ils ne peuvent ni créer l’attention, ni susciter la présence, ni transformer mécaniquement notre relation au temps.

Lorsque le sens disparaît, ce n’est pas parce que le calendrier est mauvais, mais parce que le lien entre le temps et l’expérience s’est distendu.

Revenir au centre plutôt qu’au système

Si l’on observe attentivement ce que cherchent celles et ceux qui se tournent vers d’autres calendriers, une chose apparaît clairement : il ne s’agit pas seulement de temps, mais de désorientation intérieure. Le cadre ne suffit plus. Le système ne fait plus sens. Ce qui manque, ce n’est pas un nouveau rythme, mais un point d’ancrage.

C’est précisément à cet endroit que la géométrie sacrée peut être comprise — non comme une solution, encore moins comme un outil de contrôle du réel, mais comme un langage de recentrage.

Dans les traditions anciennes, les formes géométriques n’avaient pas pour fonction d’organiser le temps ou de le découper. Elles servaient à rappeler une structure fondamentale : celle du centre, de l’axe, de l’équilibre. Le cercle, par exemple, n’indique ni début ni fin. Il n’impose aucun rythme. Il invite simplement à revenir au point central, là où l’expérience peut être vécue pleinement.

Autrement dit, là où le calendrier cherche à ordonner le temps, le symbole cherche à habiter l’instant.

Revenir au centre plutôt qu’au système, c’est accepter que le sens ne naisse pas d’une grille parfaite, mais d’une attention renouvelée. C’est redonner de la valeur aux rituels personnels, non parce qu’ils seraient inscrits dans un calendrier idéal, mais parce qu’ils sont vécus consciemment. C’est reconnaître que la présence incarnée transforme davantage le rapport au temps que n’importe quel découpage, aussi harmonieux soit-il.

La géométrie sacrée, dans cette perspective, ne propose pas une autre manière de compter les jours. Elle rappelle quelque chose de plus essentiel : le temps n’est pas seulement ce qui passe, mais ce qui se vit. Et cela ne dépend ni de 12 mois, ni de 13 lunes, mais de la qualité de présence que nous sommes capables d’y déposer.

Et maintenant, que faites-vous de votre temps ?

Le débat autour du calendrier à 13 lunes dit beaucoup moins de choses sur le temps que sur notre rapport au temps. Derrière la question du nombre de mois, il y a une fatigue, une quête de sens, un besoin de ralentir et de réhabiter ce qui, trop souvent, nous échappe.

L’histoire montre pourtant une chose essentielle : il n’a jamais existé de calendrier parfait. Les civilisations anciennes ne vivaient pas dans une harmonie idéalisée avec le temps. Elles composaient avec son irrégularité, son imprévisibilité, sa puissance symbolique. Leur sagesse ne résidait pas dans un système idéal, mais dans leur capacité à donner du sens aux passages, à ritualiser les seuils, à inscrire le vécu dans une vision plus large.

Le calendrier à 13 lunes n’est donc ni une imposture, ni une révélation oubliée. Il est un symptôme contemporain : celui d’un monde en quête de repères, d’un temps plus habitable, d’un rythme plus humain. Il peut être une porte d’entrée. Il ne peut pas être une solution en soi.

La vraie question n’est pas de savoir si vous vivez selon 12 mois ou 13 lunes.
La vraie question est plus simple — et plus exigeante :

👉 Êtes-vous présent(e) lorsque le temps passe ?

Prenez un instant.
Pas pour changer de calendrier.
Pas pour adopter un nouveau système.
Mais pour observer votre relation au temps, ici et maintenant.

Comment marquez-vous les passages de votre vie ?
Quels moments prenez-vous réellement le temps d’habiter ?
Où cherchez-vous du sens : dans une structure extérieure… ou dans l’attention que vous portez à ce que vous vivez ?

Revenir au centre ne demande pas un autre découpage du temps. Cela demande une autre qualité de présence. Un regard plus conscient. Un geste plus habité. Un symbole, parfois, pour se rappeler l’essentiel.

Le temps n’a peut-être jamais eu besoin d’être réorganisé.
Peut-être avait-il simplement besoin d’être vécu.

Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à commenter, à partager et à vous abonner à notre newsletter pour être informé(e) des prochaines parutions.


Inscrivez-vous à notre newsletter!

Sources & références principales

Cet article s’appuie exclusivement sur des ouvrages de référence en histoire des religions, archéoastronomie et étude des civilisations anciennes. Les sources citées font autorité dans leur domaine et sont reconnues pour leur rigueur scientifique.

Le Sacré et le Profane - Mircea Eliade — Éditions Gallimard
Ouvrage fondamental sur la distinction entre temps profane et temps sacré, et sur la manière dont les sociétés traditionnelles structurent le temps par le rite et le symbole.

Timée - Platon — Éditions Flammarion
Texte fondateur de la philosophie occidentale définissant le temps comme « image mobile de l’éternité ».

The Calendars of Ancient Egypt - Richard A. Parker — University of Chicago Press
Ouvrage de référence sur le calendrier égyptien : structure solaire, année de 365 jours, rôle symbolique des jours épagomènes.

Maât - Jan Assmann — MdV Editeur
Analyse approfondie de la notion de Maât (ordre cosmique) et de la fonction symbolique du temps dans l’Égypte pharaonique.

Empires of Time - Anthony F. Aveni — Basic Books
Ouvrage majeur d’archéoastronomie sur les calendriers anciens, notamment mayas, et la pluralité des systèmes temporels.

The Maya - Michael D. Coe — Thames & Hudson
Référence incontournable sur la civilisation maya, sa cosmologie et ses calendriers attestés par les sources archéologiques.

The Book of the Year - Munro S. Edmonson — University of Utah Press
Étude détaillée des systèmes calendaires mésoaméricains et de leur portée symbolique.

The Stations of the Sun - Ronald Hutton — Oxford University Press
Ouvrage de référence sur les fêtes saisonnières, les traditions celtiques attestées et la reconstruction moderne du calendrier wicca.

Articles en relation

Partager ce contenu

Ajouter un commentaire

Recherche dans le blog